Samedi 28 janvier 2012
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11:00
le port d'Oran
En 1987, je devins une paroissienne de Sainte-Madeleine à Villeurbanne. L'année suivante je me joignis à
l'équipe des organistes.
Puis le démon du chant me reprit et je fondai une chorale, Chantevie.
Belle idée. Nous étions tous enthousiastes. Il y eut quelquefois des grincements de dents, mais la bonne
humeur était finalement toujours au rendez-vous.
J'avais pris l'habitude de comparer les notes aiguës à des cerises qu'il fallait cueillir en tendant les
bras.
La semaine suivante, tous mes choristes m'appelaient Cerise au lieu de Monique et je me laissai faire. J'ai
toujours aimé les cerises.
Un soir de printemps, un choriste arriva avec un clafoutis aux cerises préparé par sa femme, à faire pâlir
d'envie les meilleurs pâtissiers et rougir de plaisir la chorale entière.
Ce jour-là tout le monde fut studieux et retint les notes, les nuances, l'expression... dans le but non
dissimulé de pouvoir faire honneur au clafoutis auquel j'avais bien sûr interdit de toucher tant que le travail hebdomadaire ne serait pas effectué.
Quand il ne resta plus que les noyaux, quand les verres de cidre furent vides, quelqu'un imagina de mettre
les noyaux dans les gobelets en plastique, de les enfermer avec un autre gobelet renversé pour faire des maracas... ou quelque chose de ce genre.
Alain était le boute-en-train de l'équipe. Michel était doué aussi. Et j'égrène quelques prénoms comme on
chante des vocalises... Monique, Pierre, Georgette, Jean-Pierre et Jeannine, Isabelle, Valérie, Elisabeth. Je pourrais chanter longtemps... Louise, Nicole, ...
Trois ans plus tard, je dus abandonner pour des problèmes de mâchoire, qui m'interdisaient de chanter.
Et la paroisse changea de prêtre. La plupart des paroissiens se dispersèrent.
En janvier 2012 mon huitième livre paraît, "mon paradis perdu" consacré à mon enfance en pleine guerre
d'Algérie. Je fais appel à mes anciens choristes qui réservent à mon livre un aussi bon accueil qu'au célèbre clafoutis des beaux jours passés.
Michel vient prendre son exemplaire et soupire.
"J'étais à Oran et je me souviens, fin juin 1962, de ces interminables files que formaient les Pieds-Noirs
sur le quai, attendant de pouvoir monter sur le paquebot. Quand es-tu partie ?
- Fin juin 1962.
- Alors je t'ai sûrement vue dans cette foule épuisée. J'étais au service militaire dans les transmissions,
depuis mon poste je voyais ces gens si malheureux. Il m'est arrivé de leur porter de l'eau fraîche... Que de fois je me suis dit "mais comment en est-on arrivé là ? Pourquoi ce drame n'a-t-il pas
pu être évité ?" Je me posais ces questions dans mon cerveau de vingt ans.
- Sans te douter que ta future chef de choeur, qui avait huit ans, était au milieu de cette foule
angoissée.
- Et nous nous en rendons compte aujourd'hui..."
Un livre a toujours été bien plus que des mots.
Il nous a plongés tous les deux dans une minute de silence.